Ardennes toujours
 et ses irréductibles !

Bandeau d'en-tête du site Ardennes toujours
           
Pause Jouer
Au fil de l'eau…
Un faon passe… avec sa maman
Dardennor, Chevalier du moyen-âge. Œuvre de Éric Sléziack
Grand corps de logis Chartreuse du Mont-Dieu

Le Moulin à Couleurs

par Sophy Gordien

Dès le moyen-âge, le moteur hydraulique apparaît dans les moulins pour soutenir la main-d'œuvre.

Moulin au temps du Moyen-Âge
Moulin au temps du Moyen-Âge
source : www.masologne.org/Meuniers,187



Appartenant à des communautés monastiques ou de grands seigneurs, les moulins sont vendus comme biens nationaux à la Révolution et évoluent vers des usages nouveaux. Ils actionnent les soufflets de forges, les maillets des papeteries et transmettent leur énergie aux machines grâce aux engrenages et courroies de transmission. Le système de mouture est exploité pour écraser le grain, la chicorée et l'écorce de chêne ; pour fabriquer le tan, les phosphates, le charbon de bois, etc.

La fonction première des moulins étant la production d'énergie, ils sont aménagés en micro-centrales hydroélectriques, puis englobés dans des structures industrielles à une échelle plus importante ou parfois transformés en maisons d’habitation.

À partir de 1860, une nouvelle orientation apparaît en corrélation avec le marché de la construction : le moulin à couleurs. Beaucoup de petits moulins se tournent vers cette nouvelle production ; il s'en comptera jusqu'à douze dans les Ardennes comme à Barbaise, Launois-sur-Vence, Raillicourt ; des témoins en sont encore conservés à Signy-l'Abbaye, Lonny, Montigny-sur-Vence, Prix-lès-Mézières et Écordal.

Vestige du moulin de Signy-L'Abbaye
Vestige du moulin de Signy-L'Abbaye
source : inventaire-patrimoine.cr-champagne-ardenne.fr - © Julien Marasi


La terre particulière d'Écordal était déjà exploitée bien avant le moulin à couleurs. Il y avait dans le village des fabricants de telles ou têles : des assiettes en terre cuite d'un rouge clair ou foncé.

Dans des carrières comblées d'où était extrait l'argile nécessaire à cette industrie complètement éteinte aujourd'hui, il a été trouvé des quantités de pots brisés, de couperons, de terrasses, sortes de grosses bouteilles ventrues, poterie très grossière fabriquée à la main avec cet argile dont on trouve encore, à Écordal, de nombreux gisements. Des pots gaulois ont également été découverts au lieu dit « le Pâquis ».

Les Ardennes ont la particularité de fournir une terre ocre, comme nulle part ailleurs en France, d'une qualité et d'une teinte semblables à la terre de Sienne.

Terre de Sienne du Moulin à Couleurs
Terre de Sienne du Moulin à Couleurs
source : www.moulincouleurs.fr



Les moulins à couleurs ardennais broient des minéraux locaux comme les argiles ferrugineuses, les ardoises, ainsi qu'une large gamme de minéraux exogènes comme les ocres de Bourgogne, l'oxyde de fer marnais ou importés tels que les oxydes de fer Allemands ou d'Inde.

Extrait de la palette du Moulin à Couleurs
Extrait de la palette du Moulin à Couleurs
source : www.mediatourtv.com - © C.Goupi



Avec le temps, l'activité s'est raréfiée, entraînant la fermeture de toutes les autres usines de couleurs pendant l'entre-deux guerres puis de l'arrivée sur le marché de produits synthétiques. : « Il y a eu l'apparition des pigments au plomb même s'ils ont été interdits à partir de 1942 » précise Emmanuel Poix, gérant du Moulin à Couleurs à Écordal.

Logo du Moulin à Couleurs d'Écordal
Logo du Moulin à Couleurs d'Écordal
source : www.moulincouleurs.fr



Histoire du Moulin à Couleurs d'Ecordal


En 1866 messieurs Désiré Boizet et Jean-Baptiste Courtois s'associent et créent les « Ets Boizet ».

Commence alors la fabrication de terres colorantes destinées à la coloration des vernis à partir des terres naturelles des Ardennes fortement chargées en oxyde de fer.

Les meules du moulin sont actionnées par la roue à aube installée sur un bief (aujourd'hui disparu), qui tourne elle-même grâce au Foivre, un ruisseau passant près de l'usine.

Un moteur diesel de marque Wintherthur remplace la roue à aube en 1928 et augmente la productivité.

L'arrivée de l'électricité dans l'entreprise en 1950 permet d'installer des moteurs plus puissants que la version diesel.

Quant aux meules, elles seront remplacées par des broyeurs toujours en fonction.

En 1992, le descendant des fondateurs, Monsieur Jean Boizet, part en retraite et remet la clef des lieux à Monsieur Bernard Poix ; c'est à cette période qu'est créée la SARL « Le Moulin à Couleurs ».

Décédé, dix années plus tard, d'une crise cardiaque lors de la visite d'une fabrique de pigments en Afrique-du-Sud, son fils Emmanuel Poix lui succède. « Ça faisait partie de mon plan de carrière mais je n'avais pas imaginé reprendre de façon si précipitée » confie t-il au journal L'Union-L'Ardennais. De formation comptable, c'est pourtant avec une certaine aisance qu'il s'adapte à son nouveau statut d'entrepreneur et multiplie par six le chiffre d'affaires du Moulin à Couleurs.

Le Moulin à Couleurs d'Écordal est aujourd’hui la dernière fabrique de terres colorantes en France.


Description des lieux


Le site est desservi par une voie privée. Les bureaux ouvrent le site centré sur une cour carrée.

Vue aérienne du Moulin à Couleurs d'Écordal
Vue aérienne du Moulin à Couleurs d'Écordal
source : www2.cr-champagne-ardenne.fr - © J. Philippot



À proximité de l'ancien bâtiment du calcinateur construit en brique, se trouve un entrepôt de stockage des terres et un premier atelier de broyage. Un autre entrepôt et un second atelier occupé par le deuxième broyeur sont situés en fond de cour.

Cour intérieure du Moulin à Couleurs d'Écordal
Cour intérieure du Moulin à Couleurs d'Écordal
source : www2.cr-champagne-ardenne.fr - © M. Bennani



Dans le prolongement vers le nord se trouvent les étuves, puis en retour d'angle le calcinateur et sa cheminée d'usine, suivis de l'entrepôt des matières premières et de l'atelier de conditionnement avec murs à essentage de tôle.

Cour intérieure du Moulin à Couleurs d'Écordal
Bâtiment du calcinateur à gauche et celui du stockage des terres
source : www2.cr-champagne-ardenne.fr - © M. Bennani



« Ici, le temps semble s'être arrêté. Le soleil se reflète sur le sol jauni par la terre de Sienne et distille, sur les murs ocre et les machines cuivrées, une lumière mordorée. Un masque sépia qui plonge les visiteurs dans un lieu hors du temps. » Laetitia Venancio.

Le logement patronal situé à proximité du site est un édifice en pierre de taille calcaire et enduit, sur un étage carré, à tourelle et couvert d'un toit en pavillon et d'ardoise.

Maison patronale du Moulin à Couleurs d'Écordal
Maison patronale
source : www2.cr-champagne-ardenne.fr - © M. Bennani




Activité du moulin à couleurs


Le Moulin à Couleurs a une activité rarissime de fabrication de pigments naturels à partir de terres naturelles qui se déroulent en trois étapes :

La première est l'extraction de terres argileuses dans les carrières ardennaises, propriétés du Moulin à Couleurs. Également, l'extraction de matières premières provenant d’autres carrières de Auxerre en Bourgogne (Ocres), de Kassel en Allemagne (Noirs) ou même à Chennai (anciennement Madras) en Inde (rouge). Ces matériaux, après transformation et mélange, permettent d'obtenir une large palette de teintes.

Extraction de la terre



La seconde étape est le séchage ou la calcination. Un séchage à 200°C est nécessaire pour sécher les terres et ocres afin de retirer toute humidité et impuretés. En revanche, pour qu'elle change de couleur, il faudra calciner la terre à 700°C ; la terre de sienne naturelle de couleur jaune-brun deviendra rouge et l'ocre jaune deviendra ocre rouge sous l'effet de la chaleur.

Calcinateur du Moulin à Couleurs d'Écordal
Le calcinateur
source : www.moulincouleurs.fr - © lesmiroirsdelombre.com



La troisième, la plus importante, est le broyage. Cette dernière étape permet d'obtenir un pigment le plus fin possible, d'une granulométrie de 30 à 40 µ (microgrammes). Cette action est réalisée dans les broyeurs pendulaires permettant d'avoir une granulométrie constante et optimale pour obtenir un pigment utilisable aussi bien pour l'artiste peintre que pour le maçon en restauration.

Broyeur du Moulin à Couleurs d'Écordal
Le broyeur
source : www.moulincouleurs.fr



L'avantage incontestable des pigments naturels est d'offrir une grande résistance à la lumière, aux ultraviolets (soleil, lune), à l'humidité et une bonne tenue dans le temps.


Commerce


Le Moulin à Couleurs commercialise un nuancier de près de 80 couleurs de pigments dont 45 pigments naturels parmi lesquels figurent les ocres de France : de Bourgogne, les terres de sienne des Ardennes, les ombres naturelles et calcinées. Les 35 restantes sont des teintes de synthèse que le Moulin à Couleurs ne fait que revendre en raison de la demande.

Teintes de synthèse du Moulin à Couleurs d'Écordal
source : sepia.ac-reims.fr/ec-charleville-mozart/-wp-/2013/06/27/



Les pigments sont utilisés dans divers secteurs d’activités dont la restauration du patrimoine avec pour exemple de chantiers : Les pavillons de la place Ducale bien sûr, la cathédrale de Châlons-en-Champagne, le château de Versailles, le château de Lunéville, l'abbaye du Mont Saint-Michel, etc, même la reconstitution des peintures pariétales de la grotte Chauvet !

Grande fresque de la grotte Chauvet
Grande fresque de la grotte Chauvet
source : www.hominides.com - © Jean Clottes



Hormis l'alimentaire, les possibilités sont infinies. Ce moulin dont le parc machines se limite à deux étuves, un calcinateur et deux broyeurs, livre en bout de cycle un produit fini utilisé également par les fabricants de peinture, les artistes-peintres, l'industrie cosmétique, les grands amorciers pour la confection d'appâts de pêche ou les fabricants d'engrais. Même la Gendarmerie Nationale a utilisé la poudre colorée pour des relevés d'empreintes digitales !

Le succès de ces produits naturels s'explique par la mode de la décoration d'intérieure et de l'essor de l'éco-construction.

Sa clientèle se compose de 90% d’entreprises et de 10% de particuliers avec une activité réalisée à l'export de 25%, principalement vers l'Union Européenne.

Le Moulin à Couleurs diffuse ses pigments/produits via un réseau de revendeurs et de vente par correspondance et a autant la capacité de fournir 200 grammes en sachet que 25 tonnes pour une livraison industrielle, un atout indispensable compte-tenu de la diversité de la clientèle. La production totale sur une année est de 400 tonnes de pigments naturels.

Emmanuel Poix mise aussi sur d'importantes commandes liées à la restauration du patrimoine, un domaine d'activité demandeur de produits authentiques.

L'entreprise est labellisée « Entreprise du Patrimoine Vivant ».



« Nous n'avons rien inventé. C'est l'homme préhistorique qui a fait les premières terres colorantes quand il a inventé le feu » Emmanuel Poix.

« Depuis des millénaires, les hommes utilisent des pigments pour décorer leur environnement, de La Grotte de Lascaux qui reste l'exemple le plus connu, à nos bâtiments modernes. ».

Le dernier moulin à couleurs Ardennais à Écordal, succède « à une lignée de meuniers qui, sur le Foivre, ont assuré la pérennité d'un artisanat rural fondé sur les trois éléments fondamentaux : l'eau, la terre, le feu. ».



Visites


Des visites guidées sont organisées au Moulin à Couleurs au cours desquelles Emmanuel Poix, maître des lieux, vous livrera ses secrets de fabrication !

Visite gratuite d'une durée approximative d'une heure, uniquement sur réservation auprès de l'Office de Tourisme des Crêtes Préardennaises, par téléphone au 03 24 35 02 69.



Coordonnées de l'entreprise


Le Moulin à Couleurs SARL
Hameau Bonne Fontaine
08130 Écordal
Ardennes de France

Tél. 03 24 71 22 75 - contact@moulincouleurs.fr - www.moulincouleurs.fr




Sources :
L'Almanach des Ardennes, Éd. Société des Écrivains Ardennais
Patrimoine industriel des Ardennes, Éd. Guéniot
Revue Historique Ardennaise n°12 (1977) - Écordal : Rapport de M. l'abbé René Marchand
Villes et villages des Ardennes, de Albert Meyrac
Le Moulin à Couleurs
Région Champagne-Ardennes
Fiche du Ministère de la Culture rédigée par Julien Marasi et Bruno Decrock
Label Entreprise du Patrimoine Vivant
Conseil Départemental des Ardennes


Pour aller plus loin :
Les moulins à couleurs des Ardennes, Michel Coistia, Éd. Terres Ardennaises
Histoire d'Ecordal, Désiré Boizet (enfin, si vous le trouvez !)
Moulins du cuir et de la peau, Jean-Pierre Henri Azéma, Éd. Créer


Les Ardennes et… son patrimoine industriel : Le Moulin à Couleurs. Vous pouvez vous exprimer sur le forum dans le topic qui lui est dédié.



Source : www.ardennes-toujours.fr

Licence Creative Commons


Retour sur la page d'accueil