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Dardennor, Chevalier du moyen-âge. Œuvre de Éric Sléziack
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Le Défrichement

« Tout cela était beau de force et de grâce : le paysage, l'homme, l'enfant, les taureaux sous le joug  et malgré cette lutte puissante où la terre était vaincue, il y avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes choses. » Georges Sand, La Mare au diable.

Photo document
Photo « Ardennes, toujours… »



Quelques mots sur l’artiste


Henri Bouchard est né à Dijon le 13 décembre 1875. Ses parents, menuisier et couturière, lui font aimer très tôt les œuvres d’art et les musées.

A 14 ans, il entre comme apprenti chez un ornemaniste. Dans le même temps, de 1889 à 1895, il suit l’École des Beaux-Arts de Dijon.

Il part ensuite pour Paris, s’inscrit à l’Académie Julian et entre à l’École Normale supérieure des Beaux-Arts de Paris.

Photo peinture portrait de Henri Bouchard
Henri Bouchard (1875-1960). Œuvre de Carolus Duran


En 1901, il remporte le grand prix de Rome pour son haut-relief « Antigone soutenant la marche d’Œdipe chassé de Thèbes ».

En 1902, Henri Bouchard devient pensionnaire pour quatre années à la Villa Médicis de Rome et effectue de nombreux voyages (1903 Tunisie, 1904 Maroc et Espagne, 1905 Grèce) lors desquels il devient très intéressé par la vie des travailleurs manuels et au labeur.

Photo de Henri Bouchard
Henri Bouchard avant son départ à Rome en 1901 © Faucher


À son retour de Rome, l’artiste-sculpteur s’installe à Paris, quartier du Montparnasse et continue ses voyages : Angleterre, Hollande, Belgique, Allemagne.

Première commande en 1907. C'est aussi l'époque où son art devient plus stylisé, dépouillé. Il crée de petites pièces décoratives et reçoit de nombreuses commandes d’œuvres monumentales et de reliefs.

En 1913, Henri Bouchard épouse l’artiste-peintre Suzanne Schneller avec qui il aura trois enfants.

Durant la Première Guerre mondiale, il est mobilisé dans la section des camouflages. Démobilisé, il reprend ses activités en gravant et sculptant des Monuments aux Morts.

Il se fait construire un atelier à Auteuil en 1924 qui deviendra plus tard le Musée Henri Bouchard. C’est aussi le début d’une longue période où les commandes sont nombreuses.

Photo de Henri Bouchard
Henri Bouchard dans son atelier d’Auteuil


En 1941, Henri Bouchard fait partie du « Voyage en Allemagne » avec onze autres artistes, sur l’invitation de l’occupant allemand. Reconnu coupable comme collaborateur à la Libération par le Comité Directeur du Front National des Arts, son dossier sera classé par le Parquet.

La Seconde Guerre mondiale représente pour lui un arrêt brutal dans sa création d’artiste. Il voit la sculpture s‘éloigner de plus en plus de ce qu’il aime.

Henri Bouchard meurt à Paris le 30 novembre 1960 et est inhumé au cimetière d’Aiserey en Côte d’Or, au côté de son épouse.

L'atelier de l'artiste reconnu officiellement « Musée de France » par le Ministère de la Culture est ouvert au public de 1962 jusqu'à la fermeture définitive de ses portes en mars 2007. Les collections sont alors transférées au Musée de la Piscine à Roubaix dans une reconstitution de l’atelier d’Auteuil.

Photo de l'église Saint-Pierre de Chaillot à Paris
Église Saint-Pierre de Chaillot à Paris.
Le tympan triangulaire sculpté par Henri Bouchard



La genèse


1908, dans le parc de son atelier, Henri Bouchard s’active autour d’un bœuf, un vrai bœuf. Toutes ses observations sur l’animal sont notées, de nombreux croquis sont réalisés. Henri Bouchard veut rester « vrai ». Il désire exposer un groupe au labeur plus grand que nature, son projet : six bœufs, un laboureur, un bouvier… Le Défrichement est en train de naître.

L’œuvre est commandée par Étienne Dujardin-Beaumetz, sous-Secrétaire d’État aux Beaux-Arts de janvier 1905 à janvier 1912. Elle doit décorer le nouveau Parc du Champs-de-Mars à Paris, devant le futur Ministère de l’Agriculture.

Le groupe en plâtre est exposé au Salon des Artistes Français au Grand Palais en 1909.

Photo du groupe en plâtre au Grand Palais en 1909
Le groupe en plâtre au Grand Palais en 1909
Source : www.bouchard-sculpteur.com


« Le Défrichement de M. Bouchard barrait dans sa longueur la nef du Grand Palais. Et ces trois couples de bœufs dépassaient la nature. Je sais bien qu’on a fait à M. Bouchard le reproche d’un certain encombrement et d’avoir prémédité de forcer l’attention. Cela me semble aussi injuste que de juger l’œuvre à ses dimensions. Le nombre et la taille des bêtes importaient peu et n’étaient pas une démonstration de talent. Ce groupe colossal, où le détail et l’exécution n’étaient pas sans banalité, valait par l’indéniable majesté de son allure. Mais les bêtes un peu molles, gonflées, besognent et ne peinent pas. Le bœuf que touche l’aiguillon tend le cou et le dérobe à la douleur, forçant sur le joug, d’un mouvement très observé. J’aime mieux le conducteur qui doit ralentir son pas, piétiner pour être au rythme du pesant attelage, que le laboureur lui-même, trop menu, presque oublié, et pourtant l’âme et le sens de l’acte symbolique. Je le voudrais crispé aux bras de la charrue, arraché au sol dans les cahots, en véritable bataille avec la terre opiniâtre. Et je voudrais un grand tumulte de mots ardents, de cris qui stimulent, de souffles, de larges mouvements de flancs des bêtes, une passion de duel et une atmosphère de victoire. » Extrait de la Gazette des Beaux-Arts - Source Gallica.

En janvier 1910, une inondation endommage les plâtres mais ils pourront être réparés et servir pour la fonte du bronze.

La première entreprise de fonderie choisie par la ville de Paris ayant fait faillite, le travail est confié à une seconde entreprise avec la lourde tâche de terminer le monument.

Le groupe en bronze est exposé au Salon des Artistes Français au Grand Palais en 1912.

Photo du programme
Programme des œuvres présentées au Salon de 1912.
Supplément gratuit de « Le Petit Temps » - Source Gallica


« L’ouvrage monumental essentiel de cette année est “Le Défrichement” de M. Bouchard. En bronze, sous sa forme définitive, il domine le Salon comme il avait, en plâtre, dominé celui de 1909. Rarement œuvre puissante fut plus audacieusement simple. C’est le secret des forts de réaliser le sublime en empruntant à la vie le geste coutumier dont nous ne percevons que la répétition banale et auquel le génie restitue une signification épique. Trois couples de bœufs attelés, un paysan âgé qui tient la charrue, un paysan plus jeune qui surveille et dirige l’attelage, voilà les éléments de l’œuvre plastique la plus accomplie, du poème le plus généreux, hymne à la vie féconde et au travail. » Extrait de La Gazette des Beaux-Arts 1912 - Source Gallica.


L’acquisition


Le projet du Ministère de l’Agriculture au Champ de Mars n’ayant jamais vu le jour, “Le Défrichement” se retrouve plongé dans les dépôts de l’État… pour presque 20 ans.

Pourtant, trois projets d’acquisition ont lieu :
  • la ville de Clermont-Ferrand, qui renonce, estimant que les frais sont trop importants ;
  • la ville de Maîche, dans le Doubs qui renonce pour les mêmes raisons ;
  • la ville de Charleville qui accepte les conditions.


Le 29 septembre 1930, Charles Boutet, Maire de Charleville, informe le Conseil municipal que dans sa lettre datée du 22 septembre 1930, Monsieur le Sous-Secrétaire d’État aux Beaux-Arts précise que le groupe “Le Défrichement” appartenant en copropriété à la ville de Paris et à l’État est cédé à la ville de Charleville qui devra s’acquitter de la somme de 30 000 francs ainsi que des frais de transports.

« Attribution éventuelle d’une œuvre-d’art à la Ville de Charleville
Lettre de M. le Sous-Secrétaire d’État des Beaux-Arts
Monsieur le Député et cher Collègue,

Vous avez bien voulu m’exprimer le désir que le groupe “Le Défrichement” de M. Bouchard soit attribué à la Ville de Charleville.
J’ai l’honneur de vous faire connaître que ce groupe qui a coûté 60 000 francs en 1910 appartient en co-propriété à la Ville de Paris et à l’État.

En conséquence, si la Ville de Paris consent à céder cette œuvre, la Municipalité de Charleville doit s’engager à lui verser en échange la somme de 30 000 francs et d’autre part à acquitter les frais d’emballage et de transport.

Par ce même courrier, je fais part de votre demande à M. le Préfet de la Seine. Je ne manquerai pas de vous tenir au courant de la délibération que devra prendre à ce sujet le Conseil Municipal de Paris.

Veuillez agréer Monsieur le Député et cher Collègue, etc.

Le Sous-Secrétaire d’État aux Beaux-Arts

Signé : Eugène Lautier
 »

Photo de  l'extrait du Conseil municipal Charleville
Conseil municipal de Charleville le 29 septembre 1930


Le samedi 6 décembre 1930, la ville de Paris prend acte de la cession à la ville de Charleville du groupe Le Défrichement.

Cet extrait du Bulletin officiel de la ville de Paris en date du samedi 6 décembre 1930 précise que :
  • le groupe en bronze Le Défrichement, œuvre du statuaire Bouchard appartenant à la ville de Paris, est cédé à la ville de Charleville contre le paiement par celle-ci à la ville de Paris d’une somme de 30 000 francs ;
  • les frais de transport du monument sont également à la charge de la ville acquéreur.

  • Photo Extrait bulletin officiel de la ville de Paris
    Extrait bulletin officiel de la ville de Paris


    Le 30 décembre 1930, Charles Boutet annonce au Conseil municipal que la ville de Paris cède à la ville de Charleville le groupe Le Défrichement.

    Il invite alors le Conseil municipal de Charleville à réfléchir à un emplacement pour l’œuvre mesurant tout de même 18 mètres de long.

    « Acquisition d’une œuvre d’art
    Communication du Maire

    M. le Maire communique au Conseil un article paru dans la presse et reprenant un extrait du “Bulletin Officiel de la Ville de Paris” du 6 décembre 1930, duquel il résulte que le Conseil Municipal de Paris aurait pris la délibération suivante :
    • Art 1er : Le groupe en bronze “Le Défrichement” œuvre du statuaire Bouchard appartenant à la Ville de Paris, est cédé à la Ville de Charleville, contre paiement de celle-ci à la Ville de Paris d’une somme de 30 000 francs.
    • Art 2 : Les frais de transport du monument seront également à la charge de la ville acquéreur.
    M. le Maire fait connaître qu’il n’a pas encore reçu à ce sujet d’information officielle.

    Il invite néanmoins ses collègues du Conseil municipal à apporter toutes suggestions utiles sur le choix d’un emplacement pour le groupe en question qui a une longueur totale de 18 mètres.

    Le Conseil donne acte à M. le Maire de cette communication.
     »

    Photo Conseil municipal Charleville 30 décembre 1930
    Conseil municipal Charleville 30 décembre 1930


    Le 28 août 1931 lors du Conseil municipal, Charles Boutet rapporte que Le Défrichement transporté par la route a rejoint son emplacement définitif : l’île du Vieux-Moulin.

    À ce même Conseil, Monsieur le Maire éprouve le besoin d’expliquer les frais occasionnés par cet achat :
    • le groupe : 30 000 francs ;
    • le transport : 15 000 francs ;
    • le socle et la grille pour le groupe : 60 000 francs ;
    soit un total de 105 000 francs, et non 300 000 francs comme l’annonce la rumeur.

    « Acquisition de l’œuvre d’art “Le Défrichement”
    M. le Maire expose ce qui suit :

    L’œuvre d’art de Bouchard “Le Défrichement” est actuellement au lieu de son emplacement définitif, dans l’Île du Vieux Moulin.

    Les cinq groupes composant cette œuvre ont été transportés de Paris à Charleville – en deux voyages – par les soins de l’entreprise Médernac, spécialiste de ce genre de transport, moyennant le prix global de 15 000 francs, y compris le chargement à Paris au dépôt des marbres et le déchargement à Charleville.

    En raison de la parfaite exécution de ces différents travaux, nous avons alloué au camionneur de la Maison Médernac la somme de 200 francs.

    Le soubassement sur lequel sera placé cette œuvre d’art aura une hauteur de 0m30 en moyenne au dessus du sol, une longueur de 19 m et une largeur de 4 m. Les travaux ont été confiés à M. Taillandiers-Simonnet, entrepreneur.

    M. le Maire ajoute, pour détruire une légende tendant à faire croire que l’œuvre d’art en question coûte à la ville 300 000 f, que la dépense totale comprenant la somme versée à la Ville de Paris (30 000 f) les frais de transport (15 000 f) la construction du soubassement et de la grille qui entourera le groupe ne dépassera pas 60 000 f.

    Le Conseil donne acte à M. le Maire pour cette communication et ratifie l’attribution d’une gratification de 200 f au camionneur de la Maison Médernac.

    Puis M. Froussart en son nom et au nom de ses collègues, félicite et remercie chaleureusement M. le Maire d’une initiative qui a permis à la Ville d’obtenir une œuvre d’art de cette importance.
     »

    Photo Conseil municipal du 28 août 1931
    Conseil municipal du 28 août 1931


    L’œuvre Le Défrichement est enfin exposée en pleine lumière, selon les vœux de son auteur Henri Bouchard.

    Le pas tranquille des bœufs, le travail de la terre, la force qui ressort, font l’admiration des nombreux visiteurs du parc de l’île du Vieux-Moulin.

    Photo Statue Le Défrichement sur l'île du Vieux-Moulin
    « Le Défrichement » sur l'île du Vieux-Moulin. Coll. Ardennes Toujours.


    Le 8 novembre 1931, l’inauguration du monument de Henri Bouchard à Charleville sur l’île du Vieux-Moulin est groupée avec un hommage à l’historien Jules Michelet à Renwez.

    Elle se déroule sous la présidence de M. Charles Boutet Député-Maire de Charleville, de M. Lucien Hubert Sénateur, de M. Fred Scamaroni Préfet des Ardennes et du Président de la Société des Écrivains Ardennais

    Discours de Charles Boutet, Député-Maire de Charleville :
    « Monsieur le Préfet,
    Monsieur le Président (de la Société des Écrivains Ardennais),
    Messieurs,

    Il m’est infiniment agréable de vous présenter l’œuvre de Bouchard : “Le Défrichement”, que votre société, la société des Écrivains ardennais, veut honorer de son parrainage. Si mon ami Lucien Hubert était ici, je lui rappellerais que c’est en sa compagnie qu’au cours d’une visite du dépôt des marbres de la direction des Beaux-Arts, à Paris que j’en fis la découverte. Les différentes parties du groupes étaient disséminées, éparses, mais les couples de bœufs dominaient de leur taille toutes les œuvres rassemblées autour d’eux, dans les cours du dépôt du quai d’Orsay, et je ne cachais pas à cet ami éclairé des arts qu’est Lucien Hubert, mon admiration pour une œuvre que je jugeais grandiose, impressionnante, pleine de sens et exprimant à la fois la puissance et le courage tranquille.

    Tout de suite l’idée me vient d’essayer d’acheminer les bœufs vers Charleville. Mais je dus réfréner quelque peu mon impatience. Avec l’appui de Lucien Hubert, je venais d’obtenir le superbe David en bronze doré que tous les connaisseurs admirent à l’entrée du stade municipal et il me fallait attendre avant de tenter d’enlever, au bénéfice de Charleville, le monument magnifique qu’est “Le Défrichement”. Je me bornai donc à soumettre mon projet au Conseil municipal qui, d’emblée l’adopta, et j’attendis…

    Quand j’eus le sentiment que je pouvais, sans paraître trop indiscret, demander l’attribution du groupe, j’entrepris mes démarches.
    Vous l’avouerai-je ? Je ne trouvais devant moi que des gens aimables, empressés à favoriser mes vues.
    Ce fut d’abord Eugène Lautier alors sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, qui me donna tout son concours.
    Puis ce fut la ville de Paris, et son conseil municipal et son rapporteur qui consentirent à abandonner leurs droits en faveur de Charleville, moyennant le seul remboursement des trente mille francs avant la guerre.

    Ce fut encore le sympathique M. Maurice Mouillé, sous-directeur aux Beaux-Arts, dont les conseils me furent si précieux.

    Aujourd’hui, “Le Défrichement” est là. C’est dire que mes démarches ont abouti et que la reconnaissance de la ville de Charleville est acquise à tous ceux qui ont contribué à ce résultat.

    Messieurs,
    Ce jugement autorisé, nous le faisons nôtre.
    Dans “Le Défrichement”, nous n’avons pas vu seulement une œuvre colossale, pesant lourd, de vastes dimensions puisqu’il s’étend sur dix-huit mètres de longueur, et représentant une valeur que d’aucuns estiment à deux millions. Nous y avons vu surtout un symbole : celui du travail fécond dans la paix de la nature.

    En contemplant les bœufs de Bouchard, notre cœur les associe aux bœufs de Pierre Dupont (voir annexe) et si notre hommage va à l’artiste dont le génie a enfanté du chef-d’œuvre qui est sous nos yeux, notre hommage va aussi, par une association naturelle d’idées vers le chansonnier du peuple honnête et laborieux, dont il magnifiait l’effort et berçait les espoirs.

    Mais, messieurs, “Le Défrichement” a ici aussi, son chantre. Il faut, en effet, que je vous dénonce un poète, un poète du cru, un poète que vous ignorez, un poète qui existe pourtant ainsi que vous allez le reconnaître.

    Ce poète, c’est un homme de finances, plus occupé à manier les chiffres qu’à taquiner les Muses. Ce poète, c’est mon ami M. Léon Joseph, le sympathique Receveur municipal de Charleville.
    Écoutez plutôt :

    “Mélancoliques, lents, les six bœufs conjugués
    Traînent le soc profond sans joie et sans révolte
    Le fermier et son fils, non plus, ne sont point gais,
    Songeant à tous les maux qui guettent la récolte.

    C’est la fin du sillon ; mais aussitôt la volte
    Toujours un autre s’offre aux travailleurs nargués :
    Le destin malveillant, le hasard désinvolte
    Contre le dur labeur semblent s’être ligués.

    L’homme est un paria. Dans tout enfantement,
    il ne trouve que leurre, angoisse, inquiétude
    L’aléa de l’effort l’arque de lassitude.

    Mais il poursuit, tenace ; il sent confusément
    La gloire du labour et dans sa certitude
    Du succès, il s’acharne au long défrichement.”

    Messieurs, mon ami le poète Pierre Joseph a fourni à cette solennité un élément précieux. Il a traduit, en une langue majestueuse, ce que cette œuvre magnifique nous inspire. Permettez que je l’en loue.

    Et à vous messieurs, qui êtes la fortune spirituelle de ce beau département des Ardennes ; à vous, messieurs les membres de la société des Écrivains ardennais, à vous, monsieur le Préfet des Ardennes, à vous tous qui avez la délicate pensée de donner à ce monument la consécration précieuse d’une visite officielle, laissez-moi vous dire que la ville de Charleville sent l’importance de l’honneur que vous lui faites et qu’elle vous remercie.
     »

    Photo La Grive n°15 février 1932
    La Grive n°15 février 1932



    Les heures sombres


    Le 19 mars 1941, l’Allemagne lance une campagne nationale de réquisition des métaux français, envisageant même de fondre les cloches françaises.

    La toute première décision du Commissariat à la Mobilisation des Métaux non Ferreux concerne l’enlèvement des statues et des monuments métalliques en vue de la refonte.

    Loi du 11 octobre 1941 : « Il sera procédé à l’enlèvement des statues et monuments en alliages cuivreux dans les lieux publics et dans les locaux administratifs et qui ne présentent pas un intérêt artistique ou historique ».

    Un arrêté du 16 octobre 1941 prévoit dans chaque département, la nomination d’une commission composée ainsi : le Préfet ou un représentant, un conservateur des musées (désigné par le Préfet), le conservateur des Antiquités et Objets d’art du département, l’inspecteur général de la production industrielle de la circonscription ou son représentant et l’architecte ordinaire des monuments historiques.

    Anticipant les réticences, les Ministres de l’Intérieur et de la Production industrielle formulèrent des instructions strictes aux Préfets, tout en diffusant un discours de légitimation officiel : « Il y a lieu d’être très sévère dans ce choix. La situation extrêmement critique de nos approvisionnements en métaux cuivreux et les perspectives graves qu’elle entraîne pour notre industrie et pour notre agriculture excluent en effet toute considération de sentiment et exigent de véritables mesures de salut public ».

    À Charleville, les bustes de Gustave Gailly, d’Irénée Carré, d’Arthur Rimbaud… et le groupe Le Défrichement sont concernés par ces réquisitions.

    Le 26 janvier 1942, le Conseil municipal de Charleville proteste contre la décision de livrer le monument :

    « Monument du sculpteur Bouchard “Le Défrichement”
    Vœu
    Le Conseil, ému par la décision prise de livrer à la fonte le monument “Le Défrichement”, œuvre du sculpteur Bouchard, proteste contre cette décision qui prive une ville, déjà atteinte par la guerre, du peu qui lui reste de son patrimoine artistique. Cette œuvre qui symbolise l’effort dans la vie agricole prend une signification dont l’actualité n’échappe à personne. Il serait regrettable de la voir disparaître en un pareil moment.
     »

    Photo du vœu du Conseil municipal
    Vœu du Conseil municipal de Charleville du 26 janvier 1942


    Malheureusement, le 2 mars 1942 le Groupement d’Importation et de Répartition des Métaux envoie l’ordre d’enlèvement des statues.

    « (…)
    Monsieur le Maire,

    Nous avons l’honneur de vous informer qu’étant chargés par le Secrétariat d’État à la Production Industrielle en exécution de la loi du 11 octobre 1941, de procéder à la dépose des statues et monuments en bronze déclassés par la Commission départementale approuvée par le Comité institué aux Beaux-Arts siégeant à Paris, nous avons confié à l’entreprise A. Massin à Mézières (Ardennes) l’enlèvement du monument “Le Défrichement” se trouvant à Charleville.

    Nous avons remis à cette entreprise une lettre d’habilitation ainsi que nos instructions d'expédition.
    (…)
    . »

    Photo de l'enlèvement des statues demandé
    Enlèvement des statues demandé


    Cependant, le 9 mars 1942 et suite à la protestation du Conseil municipal de Charleville du 26 janvier 1942, le Secrétariat d’État à la Production Industrielle adresse au directeur du Groupement d’Importation et de Répartition des Métaux une lettre demandant que le cultivateur et la charrue soient laissés à la disposition du statutaire Bouchard.

    Le laboureur et sa charrue sont épargnés.

    « (…)
    Monsieur le Directeur,

    J’ai l’honneur de vous demander de bien vouloir laisser à la disposition du statutaire M. Bouchard, le cultivateur et la charrue faisant partie du Monument “LE DEFRICHEMENT” sis à CHARLEVILLE, et dont l’enlèvement a été décidé.

    Cette demande émane de Monsieur le Secrétaire d’État à l’Éducation Nationale et à la Jeunesse.

    Tout le reste du monument est à récupérer.

    (...)
     ».

    Photo document
    Le laboureur et sa charrue sont épargnés


    C’est donc l’entreprise A. Massin de Mézières qui est réquisitionnée. Malgré tous ses efforts pour ne pas réaliser ces travaux, M. Massin se voit dans l’obligation d’obtempérer.

    Il charge les bœufs et le bouvier sur ses camions, surveillé par la milice.

    Photo du démentèlement de la statue

    Photo du démentèlement de la statue
    Démentèlement de la statue


    Chargés par la suite sur un train, les statues seront cassées dans l’entreprise Bourquelot, dite « Casse-Fonte », entreprise elle aussi réquisitionnée.

    Le laboureur et sa charrue trouveront refuge dans la cour du musée municipal… ainsi que les plaques !

    Photo du transfert au musée municipal
    Transfert au musée municipal


    En effet, les deux plaques qui étaient de chaque côté du soubassement purent être dissimulées dans les camions lors du déchargement pour la casse.

    Le chauffeur de la société Massin avait pris d’énormes risques en les cachant sous les bâches des camions pour les ramener et les sauver de la destruction.

    En 1944, lors du bombardement de Mézières, les entrepôts Massin furent totalement détruits. C’est lors des travaux de reconstructions que les plaques ont été retrouvées et conservées elles aussi au musée municipal de Charleville.

    Photo des plaques
    Les plaques de la statue


    Le 18 décembre 1942, une lettre de Henri Bouchard est lue au Conseil municipal de Charleville : le sculpteur propose de remplacer une paire de bœufs, la charrue, le laboureur et le jeune bouvier en pierre de Chauvigny.

    Le Conseil municipal prononce l’ajournement jusqu’à la fin des hostilités.

    Photo document
    Lettre du statuaire Henri Bouchard



    Lors du Conseil municipal de Charleville du 9 février 1945, Monsieur le Maire donne communication d’un courrier émanant de Monsieur le Préfet des Ardennes.

    « (…)
    Monsieur le Maire,

    J’ai l’honneur de vous faire connaître que l’administration des Beaux-Arts se propose de remplacer les monuments en bronze qui ont été fondus sur l’ordre du Gouvernement “dit de l’État Français”, par des œuvres en pierres dont la qualité artistique sera supérieure à celle des œuvres enlevées.

    Je vous serais obligé de m’indiquer, le plus tôt possible, parmi les monuments désignés ci-après, ceux dont vous désirez le remplacement :
    Le Défrichement. Buste Gailly. Buste Rimbaud. Buste Irénée Carré.
     »

    Aucune suite n’est donnée pour le remplacement du groupe Le Défrichement.

    Photo document
    Courrier de Monsieur le Préfet des Ardennes



    À l'après-guerre


    Le 25 septembre 1950, Jacques Bozzi, Maire de Charleville et son Conseil municipal, profitant de la rénovation du parc de l’île du Vieux-Moulin, décident que le laboureur et sa charrue seront réinstallés à quelques mètres de son premier emplacement.

    Ce sera chose faite dès 1951.

    « Squares
    Propositions d’aménagements
    (…)
    De même, la commission des travaux a accepté de transporter des vieilles pierre, vestiges de la Ville ou des environs, dans l'Île du Vieux Moulin, en les disposant agréablement, de même que le laboureur, vestige échappé aux Allemands, qui serait également transporté dans l'Île du Vieux-Moulin.
    (...)
     ».

    En 1951, après un séjour au musée municipal, le laboureur et sa charrue retrouvent l'Île du Vieux-Moulin.

    Photo document
    Photo « Ardennes, toujours… »



    Annexes


    Les bœufs (extrait)
    de Pierre Dupont (1821-1870) chanté par Marcel Amont

    « J'ai deux grands bœufs dans mon étable,
    Deux grands bœufs blancs marqués de roux ;
    La charrue est en bois d'érable,
    L'aiguillon en branche de houx.
    C'est par leur soin qu'on voit la plaine
    Verte l'hiver, jaune l'été ;
    Ils gagnent dans une semaine
    Plus d'argent qu'ils n'en ont coûté.

    (...)

    Les voyez-vous, les belles bêtes,
    Creuser profond et tracer droit,
    Bravant la pluie et les tempêtes
    Qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid.
    Lorsque je fais halte pour boire,
    Un brouillard sort de leurs naseaux,
    Et je vois sur leur corne noire
    Se poser les petits oiseaux.

    (...)

    Ils sont forts comme un pressoir d'huile,
    Ils sont doux comme des moutons ;
    Tous les ans, on vient de la ville
    Les marchander dans nos cantons,
    Pour les mener aux Tuileries,
    (...)
     »


    Photo document
    Photo « Ardennes, toujours… »




    Le laboureur
    de Albert Samain (1858-1900)
    tiré du recueil : Aux flancs du vase (1898).

    « Mars préside aux travaux de la jeune saison ;
    À peine l'aube errante au bord de l'horizon
    Teinte de pâle argent la mare solitaire,
    Le laboureur, fidèle ouvrier de la terre,
    Penché sur la charrue, ouvre d'un soc profond
    Le sein toujours blessé, le sein toujours fécond.
    Sous l'inflexible joug qu'un cuir noue à leurs cornes,
    Les bœufs à l'œil sanglant vont, stupides et mornes,
    Balançant leurs fronts lourds sur un rythme pareil.
    Le soc coupe la glèbe et reluit au soleil,
    Et dans le sol antique ouvert jusqu'aux entrailles
    Creuse le lit profond des futures semailles…
    Le champ finit ici près du fossé bourbeux ;
    Le laboureur s'arrête, et dételant ses bœufs,
    Un instant immobile et reprenant haleine,
    Respire le vent fort qui souffle sur la plaine ;
    Puis, sans hâte, touchant ses bœufs de l'aiguillon,
    Il repart, jusqu'au soir, pour un autre sillon.
     »

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    Photo « Ardennes, toujours… »



    Le Laboureur
    de Nérée Beauchemin (1850-1931)

    « Redonne tes bras à la Terre.
    Que, par l’apport de tes travaux,
    Elle accomplisse le mystère,
    Le prodige des blés nouveaux.

    Aux lointains conseils de l’Ancêtre,
    Aux ordres clairs de ton pays,
    Au commandement du grand Maître,
    En bon serviteur, obéis.

    Prépare la glèbe. Commence
    La grande oeuvre où l’on voit s’unir
    L’homme qui fournit la semence,
    Et Celui qui vient la bénir.

    Avant de pousser ta charrue,
    Et pour prouver ce que tu crois,
    Homme de Dieu, d’une main drue,
    Fais un large signe de croix.

    Et toi, grand Soleil des semailles,
    Soleil, dans ton ascension,
    Au rythme des bras qui travaillent,
    Répands ta bénédiction !

    La bénédiction sacrée
    De toute peine et tout amour ;
    La bénédiction qui crée
    Le pain joyeux de chaque jour ;

    La bénédiction profonde
    De ces miraculeux rayons
    Qui font pousser la moisson blonde,
    À pleins guérets, à pleins sillons.

    Afin que le champ de l’Ancêtre,
    Pour toute gloire et tout honneur,
    De Père en Fils, ne cesse d’être
    Le plus beau jardin du Seigneur.
     »

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    Photo « Ardennes, toujours… »


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    Les Ardennes et… ses arts : Le Défrichement. Vous pouvez vous exprimer sur le forum dans le topic qui lui est dédié.


    Remerciements


    Sincères remerciements à Monsieur Jacky Dorido : nous avons construit l'essentiel de notre article grâce à son travail d'enquête minutieux sur Le Défrichement, œuvre magistrale en bronze.

    Dans l'avant-propos de son ouvrage, Jacky Dorido écrit : « (...) j'ai cherché, questionné, voyagé, amassé des indices, des détails, suivi des pistes. (...) Je livre ici mes émotions, avec le sens de l'honnêteté dans l'écriture des mots et dans l'exactitude des dates. J'ai un respect profond pour ma ville et pour son patrimoine, à sa conservation et sa transmission aux jeunes générations. »

    Avec cet article, nous souhaitons donner un nouvel écho à l'ensemble de cette précieuse étude.


    Sources


    Destin d'une statue : Le Défrichement de Jacky Dorido
    Cairn.info
    Gallica BNF
    bouchard-sculpteur.com



    Source : www.ardennes-toujours.fr

    Licence Creative Commons

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